..
Trajectoire (2010-2011)
Nos vies sont des trajectoires. Elles passent autour et entre les êtres, les lieux et les choses. Elles les traversent aussi, imprégnées par ce qui s’y trouve et par ce qui s’offre à elles. La trajectoire que mon travail, ma famille et mes projets me poussent à suivre me donne à voir ce qui, entre autres, se trouve dans ces images. Chaque fois que je les ai créées, tirées et regroupées, celles-ci me sont apparues comme autant de potentialités inattendues : chaque chose qui a été regardée suggère toutes les autres choses auxquelles je n’ai pas porté mon attention. Chaque fois que je regarde une de mes images, je pense à celles qui n'ont pas été faites. Et pourtant, celle qui demeure conserve un peu de toutes celles-là, témoin de l'éventail trop large de l'expérience. Suivre une trajectoire signifie paradoxalement se fermer au monde et s’y ouvrir d’une manière intense.
Ces images n’ont pas été faites dans le but d’en faire un projet précis. Elles émergent du désir d’être attentif à ce qui se déroule sous mes yeux. Roland Barthes, dans sa désormais célèbre Chambre Claire, disait ceci : « Je ne m’intéressais à la Photographie que par « sentiment » ; je voulais l’approfondir, non comme une question (un thème), mais comme une blessure : je vois, je sens, donc je remarque, je regarde et je pense. » (1980, p.42) Par le regard, à mon tour, je vois, je ressens, je pense.
Ces images, donc, émergent d’un désir simple : celui de faire des images. Entre les projets ou pendant leur production, j'ai photographié ce qui se trouvait devant moi. Le sociologue E.V. Walter, dans son livre Placeways : A Theory of the Human Environment, commande un type de recherche et une théorie de « l’évidence » :
We need a theory that renders sufficient account of the obvious, and by the obvious world, I mean literally the original Latin sense of the words ob viam, the things that stand in the way, the world that confronts us in our most immediate experience of living : elements of the city, buildings, streets, neighborhoods, the phenomena of urban life. I think it is important to discover the forces that make and break this ob-vious world, to render the obvious scrutable, and to give a true account of the obvious experience. (1988, p.9)
Je suis particulièrement intéressé à la configuration spatiale des lieux, à la notion de domicile, du « chez-soi », mais aussi à celle de l’ailleurs et de l’éloignement. Je m’intéresse aussi à la nature et au lien intime qu’elle entretient avec le monde culturel que je parcours. Je m’intéresse aux objets, aux signes discrets des histoires fragmentées et individuelles qui s’y dissimulent. Je m’intéresse, finalement, à la poésie qui émerge du mélange hétérogène de toutes ces choses.